5 façons de faire de la médiation culturelle

Mis à jour : 23 nov. 2020



Nous avons défini, dans l'article de blogue précédent, ce qu’était la médiation culturelle (Merci tante Gynet !). Aujourd'hui, je vous parle des différents types de médiation culturelle en vous présentant le modèle que j’ai créé en 2011.

Au fil des années, la nécessité de scinder ma démarche en médiation culturelle en types d’action s’est imposée afin…


1. de nommer ce que l’on faisait (pour mieux comprendre) et

2. de faire consciemment de meilleurs choix pour les actions à venir.

J’ai d’abord fait le choix d’une image claire qui s’appuie sur ce que tout intervenant en culture connaît déjà; la diffusion dite classique. D’emblée, une majorité d’entre nous avons déjà assisté à un spectacle ou visité une exposition dans sa forme traditionnelle. L’accès à ces spectacles ou à ces expositions pour les clientèles dites plus éloignées de la culture en raison, par exemple de faibles revenus, est aussi une façon de faire courante dans plusieurs municipalités. Fonder mon énoncé sur une référence commune m’apparaissait essentiel. J’allais donc avoir cinq types d’action dans ma compréhension inclusive de la médiation culturelle : le spectateur, l’accessibilité, la rencontre, l’acteur et l’agent de changement.

Même si les trois derniers (la rencontre, l’acteur et l’agent de changement) ont été développés et nommés concrètement à Vaudreuil-Dorion, je prévois et assume le fait que ce sont les 2 premiers (le spectateur et l’accessibilité) qui seront sans doute critiqués car ils ne font pas l’unanimité chez les chercheurs. En effet, tantôt ces derniers les excluent de la médiation culturelle, tantôt, notamment dans certains milieux français, ils les utilisent exclusivement pour décrire la médiation culturelle. J’assume donc ce choix de les inclure comme des démarches culturelles qui ont une influence certaine sur le développement des communautés.

Ce concept a été conçu et mis en place avec les prémisses que chaque type de médiation culturelle laisse une empreinte aux citoyens-participants et à la communauté qui l’entoure. J’ai donc tenu pour acquis que chaque individu d’une collectivité a un impact, une influence sur les gens qui gravitent autour de lui.

Important : En aucun temps ces propos ne doivent être considérés comme des jugements de valeur ou de performance. Il ne s’agit pas ici d’un jugement qui décrète que tel ou tel type est meilleur que l’autre. Il s’agit simplement d’un choix d’intervention que j'ai fait.

Types de médiation culturelle n’impliquant pas, d’emblée, une interaction avec autrui ou une médiation culturelle passive.


1. Le spectateur

Type d’action dite classique où le public est spectateur. Il se découvre, rêve et se questionne. Même si les applaudissements renvoient le niveau d’appréciation du public à l’artiste, l’essentiel de l’échange est à sens unique.

Ce type d’action permet un plus grand contrôle de l’œuvre par l’artiste et donc, dans plusieurs cas, une meilleure qualité de l’œuvre. Ces actions se vivent très souvent dans une salle de spectacle, dans un musée, dans tous types de lieux publics intérieurs (centres communautaires, églises, musées, restaurants, bars, etc.) dans tous types de lieux publics extérieurs (parcs, rues, sites de festivals, etc.). Il peut également s’agir de l’intégration d’une œuvre d’art publique qui définit notre environnement. Elle accompagne notre vie et devient notre univers. Le public reçoit ce type d'action, le vit, mais n’interagit pas nécessairement concrètement avec l’artiste. L’œuvre comme telle ne suscite pas la rencontre de l’autre si l'on considère que nous pouvons être 2 000 personnes à assister au même spectacle sans interagir nécessairement ensemble. Toutefois, très souvent, ces actions dites de diffusion classique sont accompagnées de rencontres avec le public (signature d’autographes où l’artiste prend le pouls de son public, discussions avec le public, etc.). Ces actions complémentaires entrent alors de plein fouet dans le type 3, la rencontre, constituant la porte d’entrée vers une médiation culturelle active.


2. L’accessibilité

Type d’action lié de très près au premier type de médiation culturelle, le spectateur, là où par exemple, des clientèles défavorisées se voient offrir des billets pour un spectacle ou une exposition.


L’expérience sera souvent vécue d’une façon différente par cette clientèle, car l’univers qui lui est proposé est apporté comme un cadeau et l'incite plus à sortir de sa zone de confort comparativement à celui qui fait le choix de tel ou tel spectacle en restant généralement en terrain connu. Depuis plusieurs années, des villes comme Trois-Rivières ont créé des programmes très efficaces qui sont devenus des modèles pour plusieurs villes. Ici, les groupes ciblés par l’offre de billets ont d'abord la chance de participer à un atelier les initiant au type d’art qu’ils s’apprêtent à découvrir (par exemple, la danse contemporaine ou le théâtre). Coup de chapeau à ces actions d’inclusion qui s'inspirent carrément de la notion des droits culturels.


Types de médiation culturelle impliquant, d’emblée, une interaction avec autrui ou médiation culturelle active.

Les trois types d’intervention suivants sont ceux sur lesquels j'ai choisi de m'attarder à cause de l’incidence qu’ils ont sur les participants (qu’ils soient artistes ou citoyens) et sur les collectivités qui les entourent. Ces nomenclatures ont été développées à Vaudreuil-Dorion pour répondre aux réalités rencontrées lors de la mise en œuvre d'actions de médiation culturelle sur le terrain.

3. Rencontre

Type d’action où le public et l’acteur culturel interagissent pour mieux se connaître et s’influencer mutuellement. Le spectateur se rapproche alors de l’artiste, il vit un moment d’intimité et va vraiment à sa rencontre. L’artiste, quant à lui, s’expose à être influencé par les participants à la discussion.

Plus précisément, ce type d’action peut prendre la forme d’une période d’échange entre les acteurs d’une pièce de théâtre et les spectateurs après la représentation, d’une soirée de discussions public-artiste orchestrée par un médiateur, d’une visite d’ateliers où l’artiste en art visuel discute avec les visiteurs, d’une rencontre d’artistes dans une salle de répétition de danse contemporaine, etc..

Ben, un jeune chercheur australien en sociologie, me disait lors d'une conférence internationale en Corée du Sud en 2017 : "J'ai longtemps cru qu'un artiste devait rester caché dans son atelier et ne parler qu'à travers son art. Depuis que j'ai vu un danseur complètement transformé par un atelier avec des enfants handicapés physiques, j'ai changé d'idée."

Deux exemples

Les soirées rencontres

Dès 2010 à Vaudreuil-Dorion, les Soirées rencontres ont fait partie des premières offres de médiation culturelle. L’objectif était de permettre au public d’entrer d’une façon toute naturelle dans l’univers des artistes et de permettre à ces derniers de connaître davantage leur public. D’abord présentées dans une salle de spectacle puis proposées dans les murs de l’historique Maison Félix Leclerc de Vaudreuil, lieu de résidence du grand chansonnier entre 1956 et 1967, ces soirées intimistes ont permis aux participants d’échanger avec des artistes connus et appréciés du grand public québécois. Je pense notamment à Bruno Pelletier, Guillaume Lemay-Thivierge, Chantale Lacroix ou Florence K.

Les Seigneuriales de Vaudreuil-Dorion

Instauré en 1992, ce grand rassemblement historique simule entre autres, les métiers de l’époque de la Nouvelle France (1534 à 1763). Des passionnés de la reconstitution historique tant professionnels qu'amateurs enfilent leurs plus beaux atours d’époque pour faire découvrir cette période importante de l’histoire canadienne. Ces rencontres vont souvent jusqu’à initier les visiteurs aux techniques de l’époque en leur permettant de mettre la main à la pâte (forge, cuisine, tissage, etc.).

4. Acteur

Type d’action où le public interagit avec l’acteur culturel et participe concrètement à la création d’une œuvre.

Ex. : Création collective peinte ou sculptée, participation à une pièce de théâtre, écriture de poésie ou de textes sociaux ou historiques liés à une action culturelle, atelier de danse contemporaine, etc.

Les éléments de fierté et d’appartenance émergent naturellement dans ce type d’intervention où le citoyen côtoie l’artiste et sa démarche jusqu’à l’emprunter le temps de l’activité. L’interaction avec les autres participants est plus importante ce qui renforce la connaissance et le respect de l’autre.

Un exemple

Les lanternes

En 2015, un an avant le début de ce beau projet, je rencontrais une citoyenne née d'une mère québécoise et d'un père issu de la diaspora indienne, Jasmine Sharma, une femme impliquée et devenue, en 2017, conseillère municipale. Elle m’a simplement dit:

« Michel, en tant que membre d’une communauté culturelle c’est toujours une fierté de venir partager ce que nous avons d’unique, mais si on créait une activité à partir de ce qui nous unis plutôt qu’à partir de ce qui nous divise. Une idée comme ça : la lumière. Toutes les religions du monde ont une relation particulière avec la lumière; le feu fait partie de toutes les cultures, les lanternes chinoises, la Diwali en Inde, le cierge pour les Chrétiens, l’Hanoukka chez les juifs, etc. » Un an plus tard naissait le projet des lanternes.

Quatorze artistes étaient présents lors de 6 événements populaires en plus de faire la tournée des écoles et des résidences pour aînés afin de faire vivre aux citoyens une expérience artistique enrichissante et réaliser avec eux des lanternes plus lumineuses les unes que les autres.

Trouvant leur inspiration dans les objets du quotidien, dans les matériaux recyclés et dans les greniers, les artistes ont formé une équipe dynamique débordante de créativité pour exprimer l’importance de notre lien collectif. À travers le regard et l’esprit innovant de cet impressionnant collectif, 300 lanternes ludiques et colorées ont pris vie.


5. Agent de changement

Type d’action où le public interprète son milieu à l’aide d’acteurs culturels professionnels et influence ses concitoyens par une prise de conscience. Ces actions sont, la plupart du temps, présentées sur plusieurs mois et comportent un processus plus complexe. Par contre, leur effet sur la communauté est plus durable.

Ex. : Monter une exposition sur les effets de la drogue dans les familles, expliqués par des dépendants aux drogues et leurs familles, pour initier une réflexion plus proche de l’émotion car celui qui me parle… c’est mon voisin et il me parle de ce qu’il a vécu. Parler de deuil périnatal avec des parents qui le vivent. Permettre à des jeunes de la rue de reprendre confiance en eux et leur créer un véritable réseau autour d’eux, etc.

Nos expériences nous prouvent que suite à la réalisation de ce type d’intervention, les mentalités changent et souvent des vies sont transformées positivement.

Deux exemples

Pour remonter jusqu’au soleil

Le 4 mai 2011 se tenait une soirée inscrite en dehors du temps. Un moment d'arrêt pour parler de l'innommable... perdre un enfant.


Avec ses partenaires, dont le Centre de santé et des services sociaux de son territoire (CSSS), la Ville a permis de réunir la communauté autour de la douleur, mais surtout, autour de l’espoir.


Pendant près de quatre mois, 24 parents endeuillés de leurs enfants à naître ou naissants ont travaillé avec trois artistes pour bousculer les conventions et abattre les tabous.


Le journaliste Patrick Richard a pris les lettres que les parents ont écrites à leurs enfants décédés pour les fusionner et n’en faire qu’un seul texte à livrer au public. Le but : crier, bouleverser, chuchoter.

Puis, le metteur en scène Patrick Rozon a élaboré une mise en place des parents, qui ont livré avec beaucoup d’émotion le texte qu’ils ont eux-mêmes écrit.

Finalement, l’artiste mosaïste Madeleine Turgeon a créé avec eux une sculpture de mosaïque inspirée d’un geste d’un des pères présent, qui projetait ses mains au ciel en déclarant attendre encore son enfant. L’œuvre, un arbre avec en son nœud un bébé qui attend, bouleverse encore tous ceux qui la voient.

Les artistes du bonheur

Des adultes vivant avec une déficience intellectuelle travaillent cinq jours par semaine sur des projets artistiques avec des artistes professionnels et des citoyens qui se joignent à eux selon les projets. Rassemblées dans une maison historique située dans un parc au cœur de la ville, ces personnes que vous évitiez du regard hier deviennent, aujourd’hui, vos guides en vous montrant quoi faire. Plus qu’un atelier d’art pour personnes vivant avec un handicap intellectuel, ce modèle va plus loin en projetant les Artistes du bonheur au cœur de leur communauté et en changeant les mentalités une personne à la fois. Mention importante: l'artiste mosaïste Monica Brinkman a permis à ce projet d'atteindre des résultats inespérés.


L’initiative s’est mérité le prix Joseph-Beaubien-Étoile argent de l’Union des municipalités du Québec en 2014.

Ce texte est inspiré de mon livre "Et si on se rencontrait", publié par la Ville de Vaudreuil-Dorion en 2019.

Crédits photos: photos 1, 2 et 3: Christian Gonzalez, collection Ville de Vaudreuil-Dorion - Photo 4: Stéphane Labrie, collection MV